-   HOMMAGE   -
Anne Gruner Schlumberger, par Geneviève Patte

La Revue des livres pour enfants n° 155-156, hiver 1994


Lorsqu'en octobre 1965, La Joie par les livres ouvre la bibliothèque de Clamart, et lance le premier numéro de sa revue, beaucoup s'interrogent : qui se cache derrière cette création à la fois exigeante sur le plan professionnel et généreuse dans ses objectifs ? Les hypothèses sont nombreuses et variées. Certains y voient une entreprise financée par quelque puissant éditeur ; d'autres pensent à l'action souterraine de certain groupe politique. On va même jusqu'à imaginer un financement de la CIA… A la bibliothèque, des adultes inquiets demandent à leurs enfants ou à leurs élèves d'emprunter des livres sur des sujets litigieux, pour savoir qui est derrière cette création qui fait tant parler d'elle.

C'est Anne Gruner Schlumberger. Elle vient de nous quitter. Anne Gruner Schlumberger était la discrétion même. Pendant de nombreuses années, elle a refusé que son nom soit associé à l'œuvre qu'elle avait lancée avec tant de générosité, d'exigence et d'intelligence. De courage aussi car elle a su surmonter de nombreux obstacles. Tout dans son action était totalement nouveau, ne serait-ce que l'idée même d'une fondation mécène qui à cette époque était quasiment illégale. Mais Anne Gruner Schlumberger était obstinée et elle a eu raison de se fier à ses intuitions.

© Catherine Thouvenin

Des intuitions remarquables. Ainsi, lorsqu'elle décide de créer une bibliothèque pour enfants, elle choisit de la construire dans une cité dortoir de la banlieue parisienne. On ne savait pas alors quelle place pourraient jouer auprès des jeunes les bibliothèques dans les grands ensembles. Quant aux pouvoirs publics, ils ne croient guère à son entreprise. Lorsqu'elle essaye d'intéresser les instances ministérielles à son projet, l'accueil est plus que réservé. On se pose la question : " une association créant une bibliothèque publique, est-ce bien sérieux ? " et une construction circulaire n'est pas dans les normes. Elle ne recevra donc aucune aide financière de leur part. Elle va pourtant de commune en commune proposant de prendre totalement à sa charge la construction d'une bibliothèque, son équipement et sa gestion pendant dix-huit ans. Une commune accepte pour un temps : architectes et bibliothécaires travaillent avec elle sur ce projet, mais au dernier moment la commune refuse. Prétexte si souvent invoqué : les livres à l'ère de la télévision ne peuvent plus intéresser les enfants. Mais Anne Gruner Schlumberger ne se décourage pas et finalement la commune de Clamart accepte son projet. Avec sérieux, elle passe de longues heures à l'Heure Joyeuse de Paris, fait de brefs séjours à la Bibliothèque Internationale pour la Jeunesse de Munich ; elle crée une bibliothèque de colonie de vacances à Quiberon. Autant de moyens qu'elle se donne pour connaître concrètement ce que signifie pour les enfants la lecture de loisirs. Julien Caïn, alors directeur honoraire des bibliothèques de France, impressionné par le sérieux de son entreprise, accepte de la parrainer ; il sera le président d'honneur de La Joie par les livres.

Autre intuition d'Anne Gruner : la bibliothèque de Clamart, profondément enracinée dans une cité dortoir, doit s'ouvrir sur le monde, avoir une vocation internationale. Les deux premières bibliothécaires qu'elle recrute doivent avoir bénéficié d'une formation, en France bien sûr, mais aussi dans de grandes bibliothèques étrangères. La première collection de la bibliothèque donne une place importante aux meilleurs albums du monde entier présentés dans leur langue d'origine.
Des bibliothécaires, dès 1964, participent aux travaux de la section française de l'IBBY et aux congrès de l'IFLA. Pendant de longues années, elle offre des bourses à des bibliothécaires étrangers. En 1990, lorsqu'à la suite du séminaire international organisé par La Joie par les livres, nous animons un débat au Centre Pompidou sur les petites structures de lecture dans les pays en développement, malgré ses nombreuses occupations, elle écoute avec enthousiasme des récits d'expériences menées au Sénégal, au Mali, au Vénézuela et au Brésil. Ces dernières années, elle décide de créer des bibliothèques pour enfants en Grèce, en priorité dans les zones rurales.

Anne Gruner Schlumberger était avant tout une bâtisseuse. A Clamart, elle était de toutes les réunions de chantier, veillant aux moindres détails. C'est elle qui a introduit dans les bibliothèques françaises le mobilier d'Alvar Aalto et plus généralement une nouvelle manière de concevoir les lieux de lecture. Elle était intimement persuadée que les enfants ont besoin de beauté et elle leur faisait confiance : elle le savait, les enfants savent apprécier ce qui est beau. Dernièrement encore, elle aidait la bibliothèque de Clamart dans son programme de sensibilisation à l'art. Bouleversée par l'exposition Giacometti, elle s'est immédiatement souciée de la faire découvrir aux enfants de la Cité de la Plaine.

Jusqu'à la fin de sa vie, elle a fait preuve d'une extrême jeunesse dans ses émotions, sa sensibilité et son impatient désir de créer. Les bibliothèques pour enfants en France lui doivent beaucoup. Sa disparition nous peine.

 

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