- HOMMAGE -
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| © Catherine Thouvenin |
Des intuitions remarquables. Ainsi, lorsqu'elle décide de créer une bibliothèque pour enfants, elle choisit de la construire dans une cité dortoir de la banlieue parisienne. On ne savait pas alors quelle place pourraient jouer auprès des jeunes les bibliothèques dans les grands ensembles. Quant aux pouvoirs publics, ils ne croient guère à son entreprise. Lorsqu'elle essaye d'intéresser les instances ministérielles à son projet, l'accueil est plus que réservé. On se pose la question : " une association créant une bibliothèque publique, est-ce bien sérieux ? " et une construction circulaire n'est pas dans les normes. Elle ne recevra donc aucune aide financière de leur part. Elle va pourtant de commune en commune proposant de prendre totalement à sa charge la construction d'une bibliothèque, son équipement et sa gestion pendant dix-huit ans. Une commune accepte pour un temps : architectes et bibliothécaires travaillent avec elle sur ce projet, mais au dernier moment la commune refuse. Prétexte si souvent invoqué : les livres à l'ère de la télévision ne peuvent plus intéresser les enfants. Mais Anne Gruner Schlumberger ne se décourage pas et finalement la commune de Clamart accepte son projet. Avec sérieux, elle passe de longues heures à l'Heure Joyeuse de Paris, fait de brefs séjours à la Bibliothèque Internationale pour la Jeunesse de Munich ; elle crée une bibliothèque de colonie de vacances à Quiberon. Autant de moyens qu'elle se donne pour connaître concrètement ce que signifie pour les enfants la lecture de loisirs. Julien Caïn, alors directeur honoraire des bibliothèques de France, impressionné par le sérieux de son entreprise, accepte de la parrainer ; il sera le président d'honneur de La Joie par les livres.
Autre intuition d'Anne Gruner : la bibliothèque de Clamart, profondément
enracinée dans une cité dortoir, doit s'ouvrir sur le monde,
avoir une vocation internationale. Les deux premières bibliothécaires
qu'elle recrute doivent avoir bénéficié d'une formation,
en France bien sûr, mais aussi dans de grandes bibliothèques
étrangères. La première collection de la bibliothèque
donne une place importante aux meilleurs albums du monde entier présentés
dans leur langue d'origine.
Des bibliothécaires, dès 1964, participent aux travaux de
la section française de l'IBBY
et aux congrès de l'IFLA.
Pendant de longues années, elle offre des bourses à des
bibliothécaires étrangers. En 1990, lorsqu'à la suite
du séminaire international organisé par La Joie par les
livres, nous animons un débat au Centre Pompidou sur les petites
structures de lecture dans les pays en développement, malgré
ses nombreuses occupations, elle écoute avec enthousiasme des récits
d'expériences menées au Sénégal, au Mali,
au Vénézuela et au Brésil. Ces dernières années,
elle décide de créer des bibliothèques pour enfants
en Grèce, en priorité dans les zones rurales.
Anne Gruner Schlumberger était avant tout une bâtisseuse. A Clamart, elle était de toutes les réunions de chantier, veillant aux moindres détails. C'est elle qui a introduit dans les bibliothèques françaises le mobilier d'Alvar Aalto et plus généralement une nouvelle manière de concevoir les lieux de lecture. Elle était intimement persuadée que les enfants ont besoin de beauté et elle leur faisait confiance : elle le savait, les enfants savent apprécier ce qui est beau. Dernièrement encore, elle aidait la bibliothèque de Clamart dans son programme de sensibilisation à l'art. Bouleversée par l'exposition Giacometti, elle s'est immédiatement souciée de la faire découvrir aux enfants de la Cité de la Plaine.
Jusqu'à la fin de sa vie, elle a fait preuve d'une extrême
jeunesse dans ses émotions, sa sensibilité et son impatient
désir de créer. Les bibliothèques pour enfants en
France lui doivent beaucoup. Sa disparition nous peine.